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Les 7 degrés de l’ascension spirituelle

Ce chemin, tel que saint Augustin le conçoit comporte plusieurs étapes. Elles sont au nombre de sept. Il conviendrait peut-être même mieux de parler de sept degrés, car la vie spirituelle est conçue par saint Augustin comme l’ascension d’une montagne, dont la cime est constituée de la perfection de la sagesse et de l’assimilation au Christ. Nous trouvons une confirmation de ce schéma dans le psaume 11 qui parle d’une purification septénaire : eloquia Domini, eloquia casta, argentum igne probatum terrae purgatum septuplum : « les paroles du Seigneur son des paroles chastes, argent affiné avec le feu de la terre, purifié sept fois » (De serm.Dom. in m., 2, 25, 87).

Ces degrés sont perçus par saint Augustin comme les vertus et les dispositions que l’âme assume progressivement en vertu des sept dons de l’Esprit Saint et en s’inspirant des béatitudes de l’évangile (ramenées de huit à sept par Augustin) pour suivre et imiter le Christ (cf. De quantitate animae).

Il est probable que saint Augustin s’inspira ici de saint Ambroise. En effet, l’évêque de Milan, dans son commentaire à l’évangile de Luc, avait combiné les quatre béatitudes de cet évangile avec les quatre vertus cardinales, en les considérant comme autant d’échelons de l’ascèse morale. En outre, il avait ajouté que les huit béatitudes de l’évangile de Matthieu, outre le fait d’avoir le même sens d’échelle des vertus, étaient un nombre symbolique de perfection. Puis, le même évêque, dans son Commentaire au psaume 118, avait présenté les sept dons de l’Esprit comme les échelons pour s’élever de la crainte de Dieu à la sagesse, c’est-à-dire en inversant l’ordre des dons que le prophète Isaïe applique au rejeton, issu de la racine de Jessé : « Sur lui reposera l’Esprit du Seigneur, l’Esprit de Sagesse et d’Intelligence, l’Esprit de Conseil et de Force, l’Esprit de Science et de Piété ; et l’Esprit de Crainte du Seigneur le remplira » (Is 11, 2-3). La sagesse est ici présentée comme la plus haute des prérogatives à laquelle puisse être élevée l’âme humaine, tandis que la crainte de Dieu, selon l’Écriture, n’est que l’ébauche de cette divine qualité. « Le commencement de la sagesse c’est la crainte du Seigneur » comme nous le lisons dans le Siracide 1, 11-20 :

« La crainte du Seigneur est gloire et fierté,
gaîté et couronne d’allégresse.
La crainte du Seigneur réjouit le cœur,
donne gaîté, joie et longue vie.
Pour qui craint le Seigneur, tout finira bien,
au jour de sa mort il sera béni.
Le principe de la sagesse, c’est de craindre le Seigneur;
en même temps que les fidèles, elle est créée dès le sein maternel.
Parmi les hommes, elle s’est fait un nid, fondation éternelle,
et à leur race elle s’attachera fidèlement.
La plénitude de la sagesse, c’est de craindre le Seigneur,
elle les enivre de ses fruits ;
elle remplit toute leur maison de trésors  et de ses produits leurs greniers.
Le couronnement de la sagesse, c’est la crainte du Seigneur,
elle fait fleurir bien-être et santé.
Le Seigneur l’a vue et dénombrée, il a fait pleuvoir la science et l’intelligence,
il a exalté la gloire de ceux qui la possèdent.
La racine de la sagesse, c’est de craindre le Seigneur,
et sa frondaison, c’est une longue vie. »

Augustin va montrer que si pour le Christ, il convient d’appliquer en premier lieu à son âme humaine le don de sagesse qui la maintient unie à la personne du Verbe, en ce qui nous concerne c’est l’inverse. Nous ne sommes pas établis dans la Sagesse mais nous avons à nous élever vers elle pour nous unir à Dieu. Et cela nous le pouvons au moyen des dons de l’Esprit-Saint conférés au Baptême, et que nous recevons à nouveau dans le sacrement de la réconciliation, lorsque nous avons perdu la grâce sanctifiante par un péché mortel.

Dès lors, sur la base de ce nouveau schéma ascensionnel, saint Augustin va rapprocher les dons de l’Esprit Saint avec chacune des béatitudes. Ainsi, lisons-nous sous la plume du docteur d’Hippone :

« La première béatitude est celle qui provient de l’humilité : « Bienheureux les pauvres d’esprit,» c’est-à-dire ceux qui ne sont point enflés, dont l’âme se soumet à l’autorité divine, et craint d’être livrée au supplice après la mort, bien qu’elle puisse peut-être s’estimer heureuse en cette vie.
De là, elle arrive à la connaissance des saintes Écritures, où elle doit se montrer douce par esprit de piété, pour ne pas s’exposer à blâmer ce que des ignorants traitent d’absurde et devenir indocile par d’opiniâtres discussions.
Dès lors elle commence à comprendre par quels nœuds elle est enchaînée à ce siècle au moyen de l’habitude et du péché; par conséquent, dans ce troisième degré, qui est celui de la science, elle pleure la perte du souverain bien, en se voyant retenue à l’autre extrémité.
Le quatrième degré est celui du travail, des violents efforts que l’âme fait pour s’arracher au plaisir empoisonné qui la captive. Là on a faim et soit de la justice, et le courage est grandement nécessaire, parce qu’on ne quitté pas sans douleur ce qu’on possède avec joie.
Dans le cinquième degré, on donne à ceux qui ont persévéré dans le travail un conseil pour s’en délivrer; car, sans le secours d’une puissance supérieure, personne n’est capable de se débarrasser de misères si grandes et si compliquées ; et ce conseil si juste, c’est de venir en aide à la faiblesse d’un inférieur, si l’on veut recevoir du secours d’un supérieur ; par conséquent : « Bienheureux les miséricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde. »
Le sixième degré consiste dans la pureté du cœur qui, forte de la conscience des bonnes œuvres, est capable de contempler le souverain bien, qui n’est viable que pour l’intellect serein et pur.
Le septième est la sagesse même, c’est-à-dire la contemplation de la vérité, qui pacifie l’homme tout entier, et le rend semblable à Dieu ; d’où cette conclusion: « Bienheureux les pacifiques, parce qu’ils seront appelés enfants de Dieu. » (De serm. Dom. in m., I, 3, 10)

D’où le schéma de correspondance suivant:

Don de crainte : « heureux les pauvres en esprit »
Don de la piété : « heureux les doux »
Don de science : « heureux ceux qui pleurent »
Don de force : « heureux ceux qui sont affamés et assoiffés de la justice »
Don de conseil : « heureux les miséricordieux »
Don d’intelligence : « heureux les cœurs parce qu’ils verront Dieu »
Don de Sagesse : « heureux les artisans de paix, parce qu’ils seront appelés fils de Dieu »

On pourrait penser que la huitième béatitude de l’évangile de Matthieu : « Heureux les persécutés pour la justice » semble sacrifiée à ce schéma septénaire. En réalité, ce n’est pas le cas. Saint Augustin, à la suite de saint Ambroise, va souligner que cette huitième béatitude exprime la perfection des sept échelons précédents :

« Bienheureux les pauvres d’esprit parce qu’à eux appartient le royaume des cieux ; » puis Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce qu’à eux appartient le royaume des cieux ». C’est déjà dire : « Qui nous séparera de l’amour du Christ ? » Est-ce la tribulation ? Est-ce l’angoisse? Est-ce la persécution ? Est-ce la faim ? Est-ce la nudité ? Est-ce le péril ? Est-ce le glaive ? » Il y a donc sept degrés dans le travail de la perfection ; car le huitième résume tout dans la gloire, fait voir ce qui est parfait et revient au premier, afin de parfaire les autres degrés par le premier et le dernier. » (De serm. Dom. in m., I, 3, 10)

Nous trouvons une autre explication globale de l’ascension spirituelle en lien avec les dons de l’Esprit Saint dans le Discours 347 de saint Augustin. Nous citons le passage concerné qui reprend admirablement ce que nous venons d’exposer :

« Le prophète Isaïe, en nous recommandant de cultiver les sept dons bien connus de l’Esprit, arrive à la crainte de Dieu en commençant par la sagesse, comme en descendant du haut vers nous, pour nous enseigner à monter  ; il commence par là où nous désirons arriver et il arrive à ce à partir de quoi nous devons commencer. Sur lui reposera l’Esprit du Seigneur, esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur. Ainsi, comme celui-ci descend de la sagesse vers la crainte, non pour descendre de degré, mais pour enseigner, ainsi nous devons nous élever de la crainte à la sagesse, non pas en nous élevant dans la superbe, mais en voulant progresser. Le principe de la sagesse c’est la crainte du Seigneur : le chemin commence depuis la vallée de larmes. La vallée est le symbole de l’humilité, puisque est humble celui qui par la crainte de Dieu se consume dans les larmes de la confession et de la pénitence : Dieu ne méprise pas un cœur humilié et contrit. Mais il ne craint pas de rester dans la vallée, parce que Dieu, qui ne méprise pas un cœur humilié et contrit, a préparé lui-même les échelons de la montée pour nous élever jusqu’à lui, comme dit le psaume : « Il a disposé dans son cœur les échelons de la montée depuis la vallée des larmes au lieu disposé pour lui. Où s’accomplit la montée ? Et depuis où ? Et vers où ? C’est un chemin qui s’accomplit dans le cœur en partant de la vallée des pleurs pour monter au lieu qu’il a disposé : c’est le lieu de la quiétude et de la paix où se trouve la sagesse resplendissante et incorruptible. En voulant justement nous guider par les échelons de l’enseignement, Isaïe procède en descendant de la sagesse à la crainte, du lieu de la paix, qui est éternel, à la vallée des larmes, qui appartient au temps : il veut que nous ne restions pas arrêtés à la confession de la pénitence qui nous fait souffrir en gémissements et en pleurs, mais que nous montions depuis notre vallée vers la montagne spirituelle sur laquelle est fondée la cité sainte Jérusalem, notre mère éternelle, et que nous puissions y jouir d’une joie que nul ne pourra nous enlever. »

Il est clair que cette interprétation de l’ordre des dons de l’Esprit Saint dans le livre d’Isaïe reprend le schéma abaissement-élévation de Ph 2. Nous percevons bien le mouvement de descente du Verbe divin dans notre humanité marquée par le péché pour l’élever jusqu’à la divinité. Dans le Verbe de Dieu fait chair, la grâce divine est descendue jusqu’à nous pour nous élever à ce dont nous avait privé le péché des origines.

Augustin emploie ce schéma à plusieurs endroits dans ses œuvres, ce qui montre la validité qu’il lui accorde. On le trouve notamment dans le De doctrina christiana de l’année 397, mais aussi dans la lettre 171 A de même que dans le discours 347 qui sont encore plus tardifs.

En réalité, le chemin spirituel, basé sur les dons de l’Esprit Saint et sur les béatitudes de l’évangile permet à Augustin d’articuler de la meilleure manière possible les aspects principaux de la spiritualité chrétienne et de sa propre spiritualité. Il trouvait là le schéma le meilleur pour faire concorder l’action intérieure de l’Esprit Saint dans la sanctification et l’engagement personnel du croyant dans une vie selon les béatitudes évangéliques dans la sequela et l’imitation du Christ. Car si la grâce de Dieu, nous sanctifie à travers l’action de l’Esprit, elle ne le fait cependant pas sans nous, sans notre collaboration.

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